LONDON KAPUTT ?

Un vieux rêve des puissances continentales

Depuis l’exploit d’un certain Guillaume, duc de Normandie, en l’an de grâce 1066, la conquête de l’Angleterre a hanté l’esprit des puissances continentales à plusieurs reprises : Philippe II d’Espagne, Napoléon, Hitler… Toujours imité, jamais égalé, Guillaume le Conquérant a pu dormir tranquillement jusqu’à aujourd’hui dans son sarcophage de Caen sans risquer de se voir doublé.

Mais, à l’aube du 21ème siècle, qui apparemment sera financier ou ne sera pas, voici que la vieille Angleterre se prépare à livrer la dernière bataille pour préserver son indépendance. Rassurez-vous, on n’est pas à deux doigts de la Troisième guerre mondiale, mais seulement à la veille d’une opération boursière assez courante : une OPA. Celle d’Euronext, de la Deutsche Börse (moins probable) ou de la banque australienne Macquarie (la revanche des déportés de Botany Bay ?) dont l’objectif est le même : le London Stock Exchange (LSE).

Où l’on rencontre Margaret Thatcher, le Golem et peut être aussi le diable…

Au milieu des années 80, Margaret Thatcher, après avoir vaincu les syndicats et les dictateurs argentins, imposa son credo libéral : « Tout le pouvoir aux marchés » ! Ainsi, si l’industrie britannique disparaissait en une décennie (dont le seul apparemment à en avoir profité est Ken Loach…), la place financière de Londres en sortait encore plus forte face à New York. La domination britannique sur la finance redorait le blason de l’empire colonial disparu… Mais c’était faire les comptes sans l’Histoire et… la mythologie !

Lorsque Rome conquit la Grèce, au 3ème siècle avant JC, les rustres Romains furent bientôt séduits par la culture grecque, et les us et coutumes athéniens s’emparèrent rapidement de la ville éternelle (Graecia capta coepit ferum victorem…). Ceci peut-il se reproduire dans la lutte qui se livrent les institutions financières européennes ?

La finance anglo-saxonne a appris et imposé ses normes et ses standards aux autres places financières mondiales, en termes d’organisation, de rentabilité, de règles comptables. Les entreprises européennes se sont vite adaptées, et les voilà à l’école anglaise de la communication financière, de la corporate governance et des résultats trimestriels. Les élèves, plus zélés que les maîtres, arrivent même au paradoxe absolu : la Bourse devient elle-même une valeur cotée en Bourse, avec la cotation de la Deutsche Börse à Francfort et d’Euronext à Paris, Bruxelles et Amsterdam et bientôt Milan … Et, qui dit société cotée, dit forcément actionnaires…

Et, aujourd’hui, les seuls actionnaires capables de peser véritablement de tout leur poids lors d’une bataille boursière, sont les investisseurs institutionnels et les fonds d’investissement.

La participation croisée à la française ? Le capitalisme rhénan ? Que du Monopoly pour des enfants, face à la complexité de la structure de l’actionnariat de la Deutsche Börse. Ainsi, l’attaque allemande sur l’Angleterre se voit arbitrée par des fonds anglo-saxons qui sont à la fois actionnaires de la proie ou du prédateur, quand ils ne le sont pas des deux à la fois, et qui doivent se livrer au délicat exercice de bien payer leurs actions « cibles » sans trop graver sur le cours des actions de l’acheteur.

De plus, cette opération peut être considérée comme la « mère de toutes les OPA », car c’est le marché même qui se nourrit de son sang… Tout ça n’est pas sans rappeler la figure mythique du Golem, personnage de la tradition juive d’Europe Centrale qui symbolise la fuite de la Créature des mains de son  Créateur : la City, après avoir appris au monde l’impérialisme financier, ne finit pas par s’en faire dévorer elle-même ?

Prochain arret : Windsor

Mais revenons un peu à l’Histoire, alors que le sort du London Stock Exchange est encore incertain (au 20 janvier, elle vient tout juste de refuser l'offre de Macquarie). La comparaison que nous allons développer n’est certes pas prédictive, car trop d’inconnues demeurent actuellement, mais on pourra en tirer des enseignements.

Au début du 18ème siècle, la couronne d’Angleterre échoua dans les mains d’une dynastie allemande, les Hanovre. Au cours des cent ans qui suivirent, l’Angleterre avait atteint des sommets de puissance, culminant avec Waterloo et la mise à plat des ambitions continentales de la France. Cette même Angleterre qui, toujours avec une dynastie d’origine allemande sur le trône, tiendra tête pour deux fois à l’expansionnisme prussien d’abord et nazi ensuite. L’air de Londres possède des propriétés d’assimilation assez fortes, et tout étranger y séjournant finit par devenir un bon anglais… Indépendamment de la nationalité du vainqueur de la bataille de Londres qui se profile, ce sera Londres qui gagnera. Graecia capta… mais pas seulement. On pourrait se demander si l’astuce suprême du marché, considéré ici comme entité autonome et non comme le jeu d’interactions humaines, n’aurait-elle pas été de :
  • dans un premier temps, en exportant le modèle britannique, faire coter les bourses européennes, pour permettre ainsi aux fonds anglo-saxons d’entrer dans leur capital
  • ensuite, dans la course à la taille critique et à la rentabilité, les deux grandes bourses européennes, Euronext et Deutsche Börse, essayent de s’emparer, via des offres d’achat, du LSE
  • enfin, les fonds arbitrent. Et, à l’issue de l’opération, quel que soit le vainqueur, ils auront obtenu une plus-value et seront actionnaires du nouveau géant du marché européen. Lequel, tôt ou tard, pour des raisons historiques et de leadership professionnel, se réclamera à sa nature et à sa naissance britannique (n’oublions pas que dans leur exercice de séduction, les deux prétendants sont prêts à élire domicile sur les rives de la Tamise).
Alors, Euronext ou Deutsche Börse seront relégués au rang d’ancêtres, juste bons pour la galerie des portraits, et la grande Entreprise Européenne de Marché sera… so british !

 

20 janvier 2006
Copyright Giorgio Pedronetto